La Petite Lueur

Texte initialement publié sur mon site BDSM La Férule, laferule.com

Il dit qu’il a peur et très envie.
Il dit qu’aujourd’hui, il est prêt.
Il respire un grand coup avant de nous regarder un par un, l’air grave. Nous sommes dix, dix inconnu·e·s réunis par le thème de cet atelier « BDSM, se rapprocher de soi », à mi-chemin entre la psychologie, le développement personnel, l’exploration des fantasmes et le théâtre. À cet instant même, dans une autre salle de ce bâtiment privatisé pour un festival BDSM, se déroule une orgie.
Psycho ou orgie ? Ce matin, au réveil, j’avais à peine hésité : psycho. La peau saturée de contacts, j’aspirais à laisser mon cerveau guider cette journée. Une journée où la créativité s’exprime n’est jamais perdue, et mes orgasmes pouvaient attendre.
Alors me voilà, dans cette petite salle à laquelle le parquet blond, les rideaux molletonnés et l’immense canapé donnent des airs de cocon. Dans le cocon, ému, se tient Rob, un géant roux aux airs de bûcheron canadien – paradoxe, puisque nous sommes en Australie. Il en a la chemise à carreaux, la peau tannée, les mains en battoirs et les muscles à déraciner les conifères.
Et il a aussi, dans ses yeux d’un drôle de gris, toute la timidité des premières fois.

Rob évite nos regards alors qu’il ôte sa chemise et son pantalon. Une fois en caleçon, comme encombré par sa propre masse, il se tourne, vite, vers les affaires accrochées à un portant et choisit, au hasard semble-t-il, une jupe portefeuille. La longue bride cousue à la taille le rend perplexe : doit-elle passer sur ou sous l’autre pan de la jupe ? Y aurait-il un sens ? Rob inspecte la jupe jusqu’à ce que mon voisin, un autre géant aux cheveux verts, lui, émette un « Hum-hum-hum ! » sonore.
Rob lève le nez ; mon voisin mime ce qui ressemble à une pénétration : le pouce et les doigts de sa main gauche forment un trou dans lequel s’enfonce son index droit. Rob fronce les sourcils. Un trou ? Où ça ? Je manque de m’esclaffer tellement la scène est incongrue, ce bûcheron à demi-nu coaché par un autre colosse pour le port d’une minijupe. De la solidarité masculine où je ne m’y connais pas.
Ça y est, Rob a trouvé le trou. Il y fait passer la bride après avoir enfilé la jupe. Sur une femme de taille moyenne, elle tomberait au-dessus des chevilles. Sur Rob, elle arrive à peine sous le genou, dévoilant ses mollets épais. Personne ne songe à rire. Au contraire, il y a quelque chose d’émouvant et de profondément vulnérable dans cet homme aux jambes dévoilées, pieds nus et bras ballants.
Son visage reflète d’ailleurs la bizarrerie du moment. Peut-être se sent-il ridicule, lui si masculin, poilu et musclé, avec ses poignées d’amour soulignées par le fin tissu.

Un ange passe.

Rob respire à bouffées émues. Il fixe la moquette devant lui, puis ses gros orteils un peu tordus, puis l’ourlet de la jupe, puis nous à tour de rôle, comme pour quêter notre approbation. Je ne doute pas qu’il l’obtienne de chacun. Ses yeux se posent sur moi. J’incline le menton dans un oui muet. Rob sourit, songeur. Il dit qu’il aimerait aussi porter des chaussures à talons. Une jeune femme lui désigne des escarpins vernis à demi-caché par le portant.
Taille 43, c’est la sienne.
Il enfile les chaussures, rajuste son équilibre. Les escarpins lui imposent une nouvelle posture, l’alignement de ses mollets avec son bassin et ses épaules.
Il ose un pas, deux pas hésitants. Les talons claquent sur le parquet. Tic. Tac. Il penche la tête pour mieux les entendre, mieux embrasser  la mesure de leur cadence.
D’habitude, quand il marche, ça ne fait pas de bruit.
Rob sourit encore. Il avance, gagne petit à petit en assurance. Ses talons claquent haut et clair. Un tour de pièce plus tard, voilà qu’il déambule en roulant des hanches. Ses bras se délient, accompagnent ses cuisses. Il y a de la provocation dans son maintien, un pouvoir qu’il s’approprie.
Il nous fixe un à un pour nous prendre à témoins de sa transformation.
Dans son regard, cette lueur. Celle de la surprise et de la révélation, la fraction de seconde magique qui témoigne que soudain, à l’intérieur, quelque chose s’ouvre et se connecte, une forme d’accès profond à soi-même, une prise de conscience jubilatoire, comme si ce que Rob avait rêvé de lui puis enfoui dans le magma intérieur, s’incarnait aujourd’hui.
La petite lueur qui témoigne que là, tout de suite, il s’autorise à être, non conforme ou non convenable au regard de la norme, la petite lueur qui clame que rien ne sera plus tout à fait comme avant.

 

Photo : Alice de Montparnasse ; modèle : Poupée.

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