Aime-moi tue-moi

Texte initialement publié sur La Férule, laferule.com.

 

– Tu veux regarder un film, chéri ?
– Pas maintenant, j’ai un truc à faire. Une surprise à préparer, en fait.
– Une surprise ? Ah, j’adore les surprises ! C’est quoi ?
– La réponse, tu la connais : si je t’en parle, ce ne sera plus une surprise.
– Me voilà forcé de terminer ma lecture, alors…
Je feins de me plonger dans mon livre, mais le staccato de mes doigts sur les pages me trahit. Quand nos regards se croisent, Anton s’empresse de détourner la tête avant de s’éclipser dans la chambre.
Vlan ! La porte claque dans son sillage.
– J’essaie de lire, merci !
Je parie que, de l’autre côté de la cloison, Anton m’envoie un baiser et chuchote « Râle, râle, mon amour ! ». Je l’imagine rehausser ses lèvres de rouge, chausser les escarpins que je lui ai offerts. Leurs talons basculent ses chevilles jusqu’à la douleur, transforment ses jambes en compas de danseur, renflent sa croupe et cambrent ses reins. Il doit jubiler d’inconfort et de satisfaction.
Ensuite vient la petite robe rouge, une merveille acquise à prix d’or. Coupée au genou, fendue à l’arrière et ornée à l’avant d’un nœud gris, elle semble taillée dans un tissu chic qui, de près, se révèle être du latex. Se loger dans sa gangue prend un bon quart d’heure, mais le résultat en vaut la lutte.

– De retour… minaude Anton en vacillant sur les aiguilles de ses talons.
– Quelle tenue ! Merveilleuse idée, chéri ! Tu es… éblouissante.
– Vraiment, tu aimes ?
–  Je n’aime pas, j’adore. Approche… Plus près, plus près ! Joli, ce collier. Des cadenas, des cœurs, tout un programme… Oh mais dis-moi, tu portes une culotte, au moins ?
Je le vois à son visage, mes inflexions suaves lui retournent le ventre.
– Tu sais que je suis fascinée par ton cul ? Ça va être ta fête, chéri. Déshabille-toi.
Anton peine à s’extraire de sa robe. Vite, vite ! À bout de patience, j’empoigne une bretelle et tire. Le latex cède.
Je regarde, incrédule, la béance cramoisie lacérer sa poitrine. Un bandeau pour lui masquer le désastre et vite, un ordre :
– Debout !
Je m’empare d’une langue de dragon, instrument cruel dont j’ai jusqu’à présent répugné à me servir sur mon amoureux. La lanière siffle. Anton me défie du menton. Je lui cingle les mollets en représailles. Il crie, de surprise et de douleur.
– Silence ou je te bâillonne ! Non, pire : j’arrête.
D’accord, d’accord, Anton promet.
Il promet de se mordre les lèvres alors qu’un petit sourire tord les miennes,
il promet d’endiguer ses dérobades, de ne pas broncher, pas bouger, pas penser, pas exister,
il promet tout ce que je veux, tout et même le pire, à condition que je poursuive mon délicieux supplice.
La douleur est son trophée, l’offrande magnifique à son bourreau.

– Tu comprends vite, on dirait !
Sans prévenir j’abats la lanière sur sa croupe. Elle rend un son mat. Entre sa chair et le cuir, entre sa soumission et mon ardeur, le latex atténue la brûlure.
– Redresse-toi !
La lanière s’enroule autour de ses cuisses, de ses fesses, de son ventre, de sa poitrine. Une fois, deux fois, dix fois. Des virgules drues, irrégulières et ponctuées de pause, creux du rien qui affûtent ses sens en les conjuguant à la peur.
Quand vais-je frapper ? Où ? Comment ?
Désirer.
Craindre.
Fondre.
Se raidir.
Espérer.
Se taire.
Supplier dedans mais n’en rien montrer.

– Alors, chéri, tu aimes ?
Oui. Oui. Anton aime à la folie. À ses tempes son sang pulse son abandon, à son cou cœurs et cadenas battent la breloque. Anton n’est plus lui-même, il est un autre dans un cercle de feu.
Rouge, violet, bleu… Telles sont les couleurs de sa soumission, la palette d’un moment qui dépasse le moment, l’arc-en-ciel de l’intime où, plus que jamais vivants, nous fusionnons dans le sang.
Rouge, violet, bleu… Telles sont les couleurs de notre pacte, celui que chaque jour nous dérobons aux autres pour présenter bonne figure. Eux ignorent pourquoi Anton grimace lorsqu’il s’assoit. Lui et moi, nous savons.
Nous savons les pourquoi, les parce que et les comment.
Nous savons la chambre, le fouet et la lanière, l’intensité et la folie.
Nous savons la jouissance, la fusion et la gratitude.

– Avance !
Anton esquisse un pas de deux, l’ultime figure de notre danse secrète.
Volonté contre volonté, il ouvre les épaules pour s’offrir davantage. Pas une fois je ne m’excuserai d’aller trop loin. Je sais que pour Anton, mon « trop loin » est un « trop près ». Que pleurer n’est rien, et surtout pas se rendre. Aussi ne me dira-t-il pas « Je pleure mais continue, s’il te plaît ! » mais « Marque-moi, je t’appartiens ! ».

Un coup. Un autre encore.
Anton tombe en s’écorchant un genou. Je m’accroupis pour boire à sa blessure. Le sang me dessine une seconde bouche béant de stupeur et de ravissement.
– Assez pour aujourd’hui, chéri.
– Non ! Non !
Il rampe, agrippe mes chevilles, me baise les pieds. Je l’attrapa par les cheveux, l’arque des épaules aux reins.
– Tu veux donc être puni ? Vraiment puni ?
Je le gifle à la volée. Il bave à même le plancher l’aveu qui l’étouffe : « Fais-moi plier, mon amour, et baise-moi… Oh, baise-moi ! »
– Quoi, chéri ? Je ne t’entends pas !
– Baise…
Sa supplique se mue en gargouillis. Mes ongles lardent son visage de cramoisi, mes doigts enserrent son cou. Anton suffoque, ployé, ébahi, douché de ma sueur et de mes mots :
Salope, pute, chienne !

Pression sur sa gorge. Cœur, cadenas, cœur, cadenas, cœur. Le collier d’Anton scande mon dur amour.
Cadenas, cœur, cœur… Anton est mon jouet, ma bête à foutre, mon réceptacle, mon adversaire et mon esclave, une coquille vide puis pleine adorant ma violence. Que je l’étrangle, l’humilie, l’assomme, le cogne qu’il braillerait « OUI ! », OUI à tout afin de mieux renaître entre mes bras, contusionné, bleui, souillé et splendide.
– Oui, oui, OUI, OUI !
Anton crie sa soumission, dévale ses courants jusqu’au vertige pour atteindre la rive que, seul, il n’oserait jamais aborder, plonge dans le gouffre qui l’aspire pour le recracher meilleur. Un gouffre qui le tuerait, peut-être, et alors ? Je peux l’aimer et le tuer, le tuer parce que je l’aime ou l’aimer parce que je le tue.

Voilà qu’il roule, tout mou entre mes bras, puis tousse à en vomir. Lorsque je le libère, cadenas et cœurs s’abattent sur son giron, inoffensifs. Anton esquisse une tremblante parodie de sourire. Je fiche un cœur pointu dans son téton puis l’en déloge pour mieux l’y replanter.
Anton crie. Quoi ? Je ne sais plus. Peut-être rien.
Lorsque ma bite lui lacère le ventre, il beugle son bonheur comme un chat qu’on égorge. Sa force, toute sa force contenue dans la pulpe de ses doigts qui me hurlent « Je t’aime à en crever ».

Épilogue.
Debout face au miroir de la chambre, Anton chérit ses bleus. Ils sont ses trophées et ses rappels, les ornements dérisoires de notre lien et l’espoir de le voir durer. Moi, sa Diablesse, les lui ai faits dans un vertige. Me quitter, Anton le peut, oui. Mais m’oublier moi, il ne le peut pas. En lui j’ai ouvert une porte qui ne demandait qu’à être poussée.
Si les marques de mon fouet s’effaceront de sa chair dans une petite semaine, les miennes ne s’effaceront jamais de sa mémoire.


Photo
de Loren Aprile ; modèle : Désiré.

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