Par le coeur, la plume et le sang

Flonflons est mon soumis depuis quelque temps déjà. Nous partageons un imaginaire qui mêle photos, sculptures, écriture, musique, danse et drôles de tourments. Ce texte est une « fantaisie littéraire spontanée », une mise en fiction fantasmatique de reddition absolue. Octave Mirbeau et son célèbre jardin n’y sont probablement pour pas rien…

Elle t’a mis à genoux devant elle, les bras le long du corps, les jambes légèrement écartées, déshabillé, offert. Comme à l’accoutumé, elle contemple sa future victime. Sur ses lèvres couleur rubis pointe cette moue dubitative qu’elle arbore toujours quand elle échafaude ce qu’elle va t’infliger. Légère, elle rejoint en esquissant quelques pas les étagères du boudoir qu’elle redécore depuis quelques semaines en profitant occasionnellement de ton aide. Il te faudra d’ailleurs penser à récupérer en partant les outils que tu lui as prêtés. Beaucoup de tablettes restent inoccupées, certaines sont garnies de bocaux vides. Les murs sont encore nus. Elle voudrait aménager cette pièce comme un ancien cabinet de curiosités.

Ton rythme cardiaque s’accélère en la voyant saisir un paquet d’aiguilles stériles alignées dans leur ruban de papier et de plastique telles les cartouches de la bande d’alimentation d’une mitrailleuse. Tu lui avais demandé un jour, anxieux, de te faire découvrir ces jeux, mais, le moment venu, une vague de frayeur t’envahit.
Elle passe derrière toi, sa poitrine tiède se presse contre ton dos tremblant, sa main, rassurante, maintient ton front. Le parfum enivrant de ses cheveux t’envahit, son souffle sur ta nuque t’apaise.
Une aiguille s’enfonce profondément à la base de ton cou. Ce n’est pas ce que tu imaginais. Tu comprends trop tard, l’anesthésique a déjà fait son œuvre. Tu sombres.

 

Tu émerges lentement, le brouillard s’estompe progressivement dans ton esprit. Elle t’a installé sur la croix de Saint André que, dans ton inconscience, tu as contribué à construire. « Disposé » serait un terme plus approprié. Deux longs clous passent entre tes radius et tes ulnas, deux autres entre tes tibias et tes fibulas, t’écartelant sur les épaisses poutres de bois. Tu te souviens, paniqué, de l’un de ses messages audios : « On pourrait vous crucifier, ce serait marrant ».
Tu constates aussi qu’elle a notablement progressé dans l’utilisation des crochets que tu as passé des heures à visser tout le long de la croix. Les cordes autour de ton torse et de tes membres sont rigoureusement serrées et ne bougent pas d’un iota quand tu tentes de te mouvoir, incrustant le chanvre dans ta peau.

Sentencieusement, elle te rappelle les règles et les limites qu’elle a établies lorsqu’elle reçoit un client. « Rouge », la formule magique qui met un terme à la pratique en cours ; pas de marque indélébile ; pas de sang.
Dans un murmure, penchée sur ton oreille, elle répète la phrase d’apparence si anodine prononcée lorsque vous êtes rentrés du spectacle en février dernier, puis son rire cristallin éclate. Ses propos qui t’avaient alors touché au plus profond tourbillonnent dans ta tête enfiévrée. « Je ne vous considère plus comme un client ».

Elle t’a dit un jour en s’esclaffant qu’elle voulait « casser le code flonflons ». Tu avais songé : qu’elle essaye donc, ta belle inquisitrice, qu’elle découvre par elle-même ce qui t’amuse, ce qui t’angoisse, ce qui te fait bander. L’heure de la cryptanalyse a sonné et tu regrettes amèrement ta bravade tacite.

La poire d’angoisse chinée dans une lugubre brocante distend tes mâchoires, son goût de rouille se mêle à celui, également métallique, de l’hémoglobine que tu craches en hoquetant. Les gouttes écarlates émaillent la bâche de plastique qui protège le parquet point de Hongrie entretenu avec un soin maniaque.

Tu ne parviens pas à fermer tes yeux écarquillés. Elle s’est finalement procuré l’agrafeuse médicale qu’elle convoitait et l’a inaugurée en fixant tes paupières grandes ouvertes. Grâce au grand miroir ovale placé de l’autre côté du boudoir, tu ne perdras pas une miette de la pièce dont tu es l’acteur. Non, pas l’acteur, l’accessoire, plutôt. Elle, en revanche, est tout à la fois la comédienne perverse, la metteuse en scène démoniaque et la régisseuse sadique de ce théâtre de cauchemar.
Inspirée, elle entre dans la peau de ses personnages et s’avance dans la lumière de la scène pour inciser la tienne.

La doctoresse des Lumières, première savante à disséquer un soumis, écorche en un sanglant effeuillage jusqu’au moindre centimètre carré de ton épiderme. Méthodique, elle sectionne chacun de tes nerfs et note soigneusement sa fonction : froid, brûlure, douleur, plaisir… Elle range les organes extraits de ton torse éventré dans les bocaux de verre, les étiquette méticuleusement, caresse le cœur encore palpitant derrière le sternum fendu avec ta propre scie à métaux.
Un à un, elle soutire à coups de scalpel les masques derrière lesquels tu te dissimulais et les épingle aux murs de son boudoir comme autant de papillons grimaçants, hurlants ou ricanants.
Elle est Alda Paré, ta chirurgienne illuminée.

Tes membres tranchés jonchent le sol. Aiguillonnée par vos échanges épistolaires sur les poupées sulfureuses d’Hans Bellmer, elle les recoud en un monstrueux pantin décapité qu’elle branche sur l’une de ses machines à électricité dont elle a fini par percer les plus sombres secrets. Un déluge s’abat sur les hautes fenêtres à gueule de loup.
La foudre souligne sporadiquement sa mince silhouette et dessine en ombre chinoise sa chevelure blonde ébouriffée. Elle ordonne en invectivant les cieux à sa ridicule créature tressautant sous les chocs électriques de se dresser.
Elle est Alda Frankenstein, ta démiurge blasphématrice.

L’exploratrice hallucinée en quête d’une chimère cartographie chaque parcelle de ton anatomie qui lui appartient désormais sans conteste, colonise inéluctablement chaque arpent de ce territoire d’os et de muscles.
Escale après escale, au gré de son odyssée meurtrière, ta conquérante aux yeux bleus hagards collecte son infernal tribut, preuve irréfutable de sa victoire sur ton être ravagé. Dans son sillage de chair brûlée et de folie ne demeurent que souffrance et effroi.
Elle est Alda, la Colère de Dieu, ta conquistadora démente.

Les trophées macabres de sa conquête s’amoncellent sur les rayons de son hideux cabinet de curiosités enfin peuplé. Au centre, flottant dans le formol, trônent tes globes oculaires condamnés à perpétuité à la regarder rire et danser, bacchante souveraine de son jardin des supplices.

 

Photo de ArthK.

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